vendredi 25 avril 2008

Etude de Nocturnes (1961) de Léopold Sédar Senghor

Le cadre des poèmes de Nocturnes est le royaume du Sine avec ses spécificités sociales et culturelles. Et le poète raconte souvent ces amours d’adolescent. Dans cette région essentiellement pastorale, l’accent sera mis surtout sur le crépuscule et l’aube, moments favorables à divers fantasmes. L’étude s’intéressera au titre, au sens général du recueil, à la composition, au thème et à l’écriture poétique.

I. Signification de titre

Le thème de la nuit est souvent présent dans les textes des grands poètes, comme Ronsard et Musset. Celui-ci a écrit d’ailleurs Les Nuits. Senghor s’inscrit donc dans cette tradition, mais contrairement à ses devanciers et occidentaux, il a de la nuit des sentiments et des sensations propres à sa race, et surtout à sa culture. De manière générale, la nuit est synonyme d’absence de visibilité, donc d’inquiétude, de peurs et d’angoisses. C’est le moment propice aux cauchemars. Et même si cette signification de la nuit n’est pas absente chez Senghor, il faut retenir qu’elle est souvent valorisée dans la culture africaine. Ainsi elle un moment de tendresses, d’intimité et de retrouvailles familiales. La nuit c’est aussi le temps d’expression des sentiments amoureux. Eclairée par la lune et la constellation, la nuit est favorable aux jeux aux enfants et aux réflexions sur l’univers, sur la vie, sur la mort, car c’est durant la nuit que les mânes des ancêtres viennent visiter leurs demeures.
La nuit fonctionne comme une sorte de métaphore et désigne la couleur noire, et par conséquent l’homme noir, en insistant surtout sur les suggestions et allusions possibles. Chanter le Noir revient pour Senghor à illustrer son combat pour la valorisation de sa race, pour la négritude.
Le mot « Nocturnes » est un adjectif, donc il qualifie quelque chose dont on sait que c’est un pluriel; et l’absence du ou des mots qualifiés crée une sorte d'ébahissement et d’attente. A la lecture des poèmes, on se rend compte que cet adjectif peut qualifier la peau des noirs, le temps, mais surtout dans un sens métaphorique.

II. Résumé

Cela va de soi que le cadre temporel, pour l’essentiel des poèmes soit la nuit. Sauf bien entendu quelques-uns dont l’ « élégie pour Aynina Fall ». Sinon l’atmosphère de la nuit domine les poèmes. A travers Nocturnes, Senghor revit et fait revivre les réalités africaines, et parfois même les réalités de l’univers, en insistant sur la culture et l’histoire. Mais ce qui domine dans ce recueil, c’est l’éloge de la beauté, et la beauté de la fille noire, la « Signare », le Sopé. Les élégies insistent plus les facettes et spécificités culturelles du monde noir, car faut-il le rappeler Senghor est dans la réalisation de son programme de la négritude qui est « l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir ». « Dans « Elégie de minuit », le poète retrace le processus de création et sa signification. Le poète croule sous les honneurs. Le monde le couvre d’éloge, mais intérieurement il découvre « comme un Sahara, un vide immense » et sans vie. A nouveau insomniaque, comme il l’était du temps de ses études à Paris, il ne trouve pas de réconfort dans les livres, « qui me regardent du fond de leurs yeux ». Ni la musique de l’amour ni le rythme de la poésie ne peuvent chasser son désespoir. Il vit un enfer. Le poète prie Dieu de lui venir en aide. Il prie pour renaître dans le royaume de l’enfance. Il sera patient, avec cette patience de paysan qu’il a toujours eue, et il attendra l’aube. Il attendra le sommeil qui nourrit le poète, qui a nourri les poètes de son peuple, Maône la poétesse et Kotye Barma le sage.
Les autres élégies évoquent la tension plus consciente entre le rôle social qui absorbe l’homme politique et son moi poétique profond. »

III. Composition

« Chants pour Signare » : 21 poèmes, des sortes d’idylles où le poète expose ses amours adolescentes. Cela dans sa région natale du Sine.
Le premier poème débute avec un chant très rythmé par les répétitions et refrains de la fille noire : « J’emprunterai la flûte qui rythme la paix des troupeaux /Et tout le jour assis à l’ombre de tes cils, près de la Fonaine Fimla » (p. 171), car voilà après quelque temps il a rêvé de la jeune fille noire laissée au pays, aussi dit-il : « Car ce matin une main de lumière a caressé mes paupières de nuit »
Cela déclenche ainsi sa nostalgie pour la « signare », la fille noire, après avoir découvert « d’autres cieux et d’autres yeux » ; et chaque nuit le même regret, « je dormirai dans les ténèbres… dans le silence de mes larmes/Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche » (pp. 172-173). On remarquera la nuit ici est ce qui rappelle l’africaine, ce qui explique l’insomnie du poète. Ne dit-on pas d’une femme aimée qu’elle nous empêche de dormir ?
Du cinquième poème au huitième, le poète s’empresse de chanter la beauté de la femme noire, par peur un jour d’être victime de l’aphonie, et dit-il « Et tu regretteras dans la pénombre la voix brûlante qui chantait ta beauté noire », et au poème pour deux flûtes, le chantre déclame :
« Je t’ai filé une chanson douce comme un murmure de colombe à midi/et m’accompagne khalam tétracorde./Je t’ai tissé une chanson, et tu ne m’as pas entendu ». (p. 175)
On le voit, tous les mots a connotation nocturne renvoie à la fille noire et sa beauté, « O mon amie couleur d’Afrique » (p. 176) et il finit par la désigner, « J’ai nommé la fille d’Arfang de Siga »

A partir du neuvième poème, le poète met l’accent sur l’hospitalité de la fille noire, puis passe dans les poèmes suivant à sa description avec des comparaisons entre la fille au passé et la fille aujourd’hui :. « Ton visage de beauté des temps anciens (…) comme une statue…/Tu chantais d’une voix d’ombre ndeïsane ! la gloire du champion debout / Lors ton visage aujourd’hui sous sa patine la beauté noire de l’Eternel » (p. 178), entendons par là que la fille noire est comme une déesse. Qu’on se rappelle dans « Femme noire », « Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’éternel », écrivait-il. Pour toujours décrire la fille, il dit « Tu as donc dépouillé la grâce rose flamand et l’élégance sinueuse de la Svelte » (p. 179). Ainsi pour obtenir les faveurs de la femme, il convoque toute la richesse africaine, le diamant, la sagesse des vieillards, les prières, les esprits, il se résigne et s’exclame presque : « Ah ! je n’ai oublié Princesse ! que d’avoir consulté mon cœur perce-murailles ».

Au douzième poème et à la page 180, le poète critique les occidentaux et leur entreprise civilisatrice. Et il insiste sur l’attente de la fille dans son pays. Voilà pourquoi pour la rassurer, il lui dit « Signare, je chanterai ta grâce ta beauté » (p. 182)

Dans les poèmes qui suivent, ce sont les souvenirs d’enfance qui affleurent, et se rappelle-t-il ses jeux avec les filles. « … nous jouions aux noyés, t’en souvient-il ? » ou encore « Etait-ce toi la Nyominka, qui offrit l’honneur d’un tabouret », et plus loin « A nouveau je t’ai rencontrée…/Reconnais ton frère à ta voix qui tremble – mais bien passé le temps des cache-cache ! » (pp. 182-183). Cette fille c’est aussi celle qu’il cherche à travers les filles noires de la diaspora : la cubaine ? la Prêtresse du Vaudou en l’Île Ensorcelée, qui la rend triste ? Est-ce l’antillaise Ginette Eboué sa première femme ?

C’est la nuit aussi qui lui permet de revivre son continent, cette même nuit maghrébine, « c’est la Nuit notre nuit joalienne » (p.186) et on entendait dans la profondeur de la nuit « La voix de l’Amante chanter la splendeur ténébreuse de l’Amant » (p. 187).
A la longue, l’attente finit par lassé le poète, et il regrette vraiment : « Ce long voyage ma Sopé/ … Je haïssais un peu plus chaque jour le visage orient de la fiancée bleue » (p. 179) et la fin de cette séquence est une interrogation sur l’avenir de cette relation entre le poète et fille noire.
« Chant de l’initié » clôt cette partie en traduisant la signification de l’initiation, un passage d’une vie à une autre, celle de l’adulte.

Il y a les 5 élégies qui évoquent :

« Elégie de minuit » pp.198-200
Il question ici des réalités africaines qui contrastent avec la vision européenne de l’univers. Le poète dénonce la monotonie et la routine occidentale. « Une mécanique précise et sans répit, jusqu’à la fin des temps » (p. 198) Et la nuit manque au poète occasionnant des pensées viriles. « Minuit » fait appelle à l’amour. « Et je suis beau, comme le coureur de cent mètre, comme l’étalon noir en rut de Mauritanie » (p. 199)

« Elégie des circoncis » pp. 200-202
Il implore le Seigneur pour renaître au royaume. Invocation aussi de l’âge d’homme, puisque la circoncision c’est la mort de l’enfance. C’est la fête et la danse malgré les robes des circoncis.

« Elégie des Saudades » pp. 203-206
Il s’agit des réalités historiques. On apprend que sur les côtes sénégalaises, les portugais ont étaient les premiers venus, et le nom de Senghor serait venu d’eux, avec « Senhor », « Mon nom qui remonte à la source ». Point de départ des célébrations de la bravoure de sa race : « L’Amour : la mort dans quelle exultation ! La Mort : la renaissance dans la foudre » (p. 204).

« Elégie des Eaux » pp. 206-208
C’est un peu l’histoire de l’univers que le poète remet en suggérant les colères de Dieu. Cette élégie rappelle les châtiments par les eaux sur la ville de Sodome et par le feu sur Gomorrhe. Il fait allusion aussi au déluge quand il parle des Eaux du Troisième jour, explicite dans l’élégie précédente où il dit « une forêt dans le déluge, sur la vase grouillant des reptiles du troisième jour » (p. 204). Le poète fait une prière pour l’univers, car les eaux qu’il pleut sont pareilles partout : « Il pleut sur New York sur Ndyongolôr sur Ndyalakhâr/Il pleut sur Moscou et sur Pompidou, sur Paris et banlieue, sur Melbourne… » (p. 208)

« Elégie pour Aynina Fall » pp. 209-215
Ce poème remet en scène la lutte des noirs pour la liberté et l’égalité : « Elégie pour Aynina Fall ».

IV. Thèmes

On ne peut recencer avec exhautivité les thèmes dans ce poème d'autant plus que ertains sont ici ébauchés et trouvent leur développement dans d'autres recueils. Aussi renvoyons-nous pour plus de détails aux oeuvres poétiques de Senghor pour des thème comme le royaume d'enfance, la mort, la civilisation de l'universelle... Cependant certains que nous avons jugés prégants sont traités ci-dessous.

1. La nuit

Elle est le fil d’Ariane qui relie tous les poèmes grâce notamment aux nombreuses occurrences et mots de la famille que nuit ou nocturne. Pénombre, obscurité, ombre, ombrage, ténèbre, noir, soir, crépuscule, minuit, négresse. Pour s’en convaincre, on peut étudier le poème pour orchestre de jazz.
D’autres mots connotent la couleur noire comme, sommeil, rêve, cauchemar, nuage, angoisse, peur, tristesse, regret, énigme, initié, etc. pp. 182-183.
La nuit, c’est le silence, ce qui fait son mystère, et l’énigme que constitue le noir, à cause de sa peau. « L’énigme d’or de ton sourire » lit-on, ou bien page 179, « Ton sourire me pose l’Enigme ».

2. La femme

La femme noire est au centre de l’inspiration de Nocturnes. « Chants pour Signare » est composé pour elle. Autrement dit 21 poèmes pour elle. Relire ces poèmes revient à relever les descriptions de ses formes et de sa couleur noire. Tantôt son caractère moral est brossé, tantôt elle chante tantôt elle est chantée. Le poète parfois son panégyrique. « Ton père était docteur chez les Askias (…) La plume du talbé chantait tes cils (…) négresse aux yeux verts (…) tes cheveux fanés… » p. 183.

3. Les valeurs culturelles africaines

Nocturnes expose les valeurs traditionnelles dont l’hospitalité des signares qui s’occupe comme il se doit des hommes leurs hôtes. A la page 183, on remarque cette politesse de donner à s’asseoir un hôte est naturelle. Et le poète ne peut s’empêcher de l’apprécier en proférant « C’est bien Signare ! » (p. 189), il ajoute même, « ambre et gongo, son parfum proche m’a parlé ». En plus la signare était éduquée dans la pratique de la religion, c’est pourquoi le poète parle de « Prêtresse du Vaudou », dans le rite animiste au Bénin ou aux antilles.

V. Style et techniques d’écriture

La technique du « chant » jouant sur le rythme et la musicalité domine la poésie de Senghor. Le verset de Senghor est de forme métissée. Emprunté à Saint John Perse ou Paul Claudel, Le verset est un assemblage de vers réguliers et irréguliers qui confère au chant une grande solennité. Même s’il respecte les règles de la prosodie classique, on voit en effet qu’il utilise le plus souvent l’octosyllabe, hexasyllabe et l’alexandrin.
Les procédés de répétition (anaphores, parallélismes…) sont très présents aussi.
Senghor allie les versets aux procédés de répétition, ce qu’il appelle « parallélismes asymétriques » considéré comme l’un des principes fondamentaux de l’esthétique négro-africaine. Le rythme propre à l’art africain naît, selon lui, de « répétitions qui ne se répètent pas », c’est-à-dire de parallélismes au sein desquels sont introduits de légers décalages (permutations, gradations, ellipses, …). C’est le cas, par exemple, des suites d’hexasyllabes et d’octosyllabes, ainsi que des répétitions dans le premier poème qu’on peut relire.
Ce recueil exploite aussi les figures de style, surtout la métonymie chère à l’académicien, mais spécialement, un traitement particulier est accordé ici à l’oxymore ou alliance de mot. Le noir s’allier au blanc, la nuit à la lumière. Ainsi la nuit est constellée pour les jeux des enfants noirs. « Et leur éclat a la richesse du crépuscule à Sangomar » (p. 177) Surtout la couleur noire joue sur les nuance, avec le bleu, il symbolise le bonheur et la paix, la tranquillité, et avec le vert, c’est la richesse. Voici quelques exemples extraits çà et là:
« Voûte qu’encercle la forêt bleue de tes cheveux » (p.173)
« Et je reposerai longtemps sous une paix bleu-noir »
« Et l’odeur verte des rizières pour le galop grondant des tabalas » (p. 174)
Le rouge représente le sol, et dès fois le sang versé sur ce sol. « Noir blanc et rouge oh ! rouge comme le sol d’Afrique » (p. 178). Idées que l’on retrouve chez le poète martiniquais Aimé Césaire.

Conclusion

Le rythme en tant que richesse des langues et des civilisations d’Afrique noire donne tout son sens à la poésie et au lyrisme. Avec ce recueil « seul le rythme provoque le court-circuit poétique qui transforme le cuivre en or, la parole en verbe », il « engendre non seulement la mélodie, mais aussi l’image par son élan itératif, et, partant, suggestif, créatif ». Nocturnes est on ne peut le nier un recueil pour Elle, c’est-à-dire la fille noire, et celle-ci représente l’Afrique, l’esthétique noire, les valeurs à faire renaître.

1 commentaire:

Matuma a dit…

Un récit très intéressant indiquant les sentiments authentiques africains.