vendredi 11 avril 2008

Etude de Hosties noires (1948)

Introduction

La guerre 39-45 a été vécue par le poète Léopold Sédar Senghor, ainsi que beaucoup d’autres noirs africains. Le poète y dénonce le spectacle écoeurant des noirs utilisés comme des chairs à canon. Voilà pourquoi il décide de s’engager auprès de son peuple, particulièrement aux côtés des tirailleurs sénégalais pour être leur porte-parole. Il va quand même essayer de concilier deux extrêmes, l’Afrique et l’Europe. Il le réussit dans le dernier poème « Prière de paix », qui est en quelque sorte un appel à la fraternité.

I. Signification de titre :

Notons que l’expression « hosties noires » se trouve à l’avant dernier vers du poème dédie au gouverneur Félix Eboué : « L’Afrique s’est faite acier blanc / L’Afrique s’est faite hostie noire ». L’hostie, on le sait, est une fine rondelle de pain de froment consacrée durant la messe par le prêtre et destinée au sacrement de la communion. Elle symbolise le corps du Christ offert en sacrifice pour la rédemption du genre humain. Ici, associé au mot « noires », l’expression devient oxymore et permet de suggérer le Blanc et le noir. Et on comprend pourquoi Senghor fait une appropriation en donnant à l’hostie une couleur noire, surtout pour signifier le sacrifice des Noirs durant la guerre pour le salut de l’Europe. La race de Senghor est ainsi digne d’incarner le sacrifice de Jésus. Aussi le poète écrit-il :

« Seigneur (…)

Reçois l’offrande de nos corps (…)»

Les victimes noires paratonnerres… »

II. Composition

On a d’abord un poème liminaire qui fonctionne comme une introduction. Il annonce ainsi les différents thèmes développés dans le recueil, et expose le programme du poète. Ensuite il y a la première partie intitulée « Ethiopie », puis la deuxième partie « Camp 1940 » et enfin « Prière de paix » qui est une sorte de conclusion.

  1. « Poème liminaire »

Le fait qu’il dédie ce poème au poète noir le plus virulent, Léon-Gontran Damas n’est pas fortuit. Rappelons de ce poète écrit le recueil de poèmes Pigments dont la publication fut interdite pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Par ailleurs Damas dédie également un de ses poèmes à Senghor, mais à travers un de ses poèmes aussi il critique la conduite des tirailleurs sénégalais affectés en Guyane.

« Poème liminaire » traite les grands thèmes et les tonalités majeures de l’œuvre. Les grands thèmes sont la fonction de porte-voix du poète, le combat pour la dignité et la relation équivoque à la France.

D’une part le poète s’adresse ici aux tirailleurs sénégalais morts au combat et d’autre part il parle au nom des tirailleurs, et même au nom de tous les africains. Le message est ainsi destiné aux français.

Le poème, les mots et le chant, est donc un moyen d’action pour combattre les paroles occidentales pour défendre son peuple.

  1. « Ethiopie »

Il est composé de six poèmes qui traitent de l’entre deux guerres. Senghor reproche à la France sa menterie, et se charge de restaurer la vérité historique. Il dénonce également la répression française passée sous silence contre les africains qui réclament justice.

Le poète relate de même les événements politiques qui ont minés l’Afrique.

Ici, le titre de la section, « Ethiopie », et celui du poème, « à l’appel de la race de Saba », expriment tous deux ce retour aux origines, car le mot « éthiopie » étymologiquement, en grec aethiops signifie «brûlé, noir», et ce pays représente chez Senghor le royaume de la légendaire reine de Saba 1, celle dont le premier poème du Cantique des cantiques 2 dit qu’elle est « noire, mais belle » ; et Senghor rectifiera en « noire et belle ».

  1. « Camp 1940»

Les douze poèmes sont consacrés à la 2ème guerre mondiale, et il s’y agit encore une fois de l’éloge de l’Afrique à travers ses hommes et ses femmes qui se sont illustrés par leur refus face aux français, réclamant leur dignité. Tels sont les objectifs des poèmes « Au Guelowar » (p.70), « Au gouverneur Eboué » (p.71), « Femmes de France » (p.76)

Dans « Lettre à un prisonnier », il célèbre la fraternité d’arme et la solidarité entre les noirs. Dans d’autres poèmes il est question des souffrances physiques et morales, aussi peut-il dénoncer l’ingratitude de la France à l’endroit des tirailleurs dans « Tyaroye » (p.68).

« Prière de paix »

« Prière de paix » au titre évocateur concentre la dimension chrétienne du recueil et les deux positions contradictoires du poète ; envers la France, partagé entre la condamnation et le pardon

III. Thèmes

Le royaume d’enfance, l’éloge du pays et des tirailleurs, la fonction du poète, le sacrifice, la pardon, l’amour, la fraternité, la souffrance, l’exploitation, le courage, la paix, etc. Les thèmes sont nombreux, et très clairement explicites.

IV. Style et techniques d’écriture

La technique du « chant » jouant sur le rythme et la musicalité domine la poésie de Senghor. Cela va de soit, car il veut être le rythme et la trompette de son peuple. Le verset de Senghor est de forme métissée, constituée d’un assemblage de vers réguliers qui confère au chant une grande solennité. En respectant les règles de la prosodie classique, on voit en effet que les versets se décomposent presque toujours en mètres réguliers. Mais il utilise plus souvent l’octosyllabe, hexasyllabe et l’alexandrin.

Les procédés de répétition (anaphores, parallélismes…) sont très présents aussi.

Senghor allie les versets aux procédés de répétition, ce qu’il appelle « parallélismes asymétriques » considéré comme l’un des principes fondamentaux de l’esthétique négro-africaine. Le rythme propre à l’art africain naît, selon lui, de « répétitions qui ne se répètent pas », c’est-à-dire de parallélismes au sein desquels sont introduits de légers décalages (permutations, gradations, ellipses, …). C’est le cas, par exemple, des suites d’hexasyllabes et d’octosyllabes, ainsi que des répétitions.

Quant à la musicalité, les procédés que Senghor utilise sont les allitérations et les assonances, mais également des jeux de sonorités plus complexes (« déchirerai les rires », « sur tous les murs », «nonchalance des chalands», « de moire et de simarre », « sons du sorong »).

Conclusion

Hosties noires rejoint les poèmes où la couleur noire domine. Au-delà de l’esthétique nègre chère à Senghor, il s’agit plus ici de cri de cœur, de révolte et d’indignation. La présence du chant et de l’héroïsme rappelle la tradition orale des légendes et épopées guerrières africaines. Aussi, Senghor, le griot avec ses kôras et ses dyoung-dyoungs, se fait-il le porte parole de sa race qui vole au secours de l’Occident durant les moments durs de son histoire et ne reçoit en retour que mépris et désespoir.

Notes :

1. La reine de Saba, selon l’Ancien Testament, est une souveraine du royaume de Saba. Elle fut séduite par la sagesse de Salomon, roi d’Israël. Différents noms lui ont été attribués dans des récits ultérieurs : « reine du Midi » dans le Nouveau Testament, « Balkis » dans la tradition musulmane ou « Makeda » dans la tradition éthiopienne.

2. Cantique des cantiques est un livre de l'Ancien Testament constituant un recueil de cinq chants d'amour. Dans la Bible, il figure généralement après l'Ecclésiaste. Dans la Bible hébraïque, on le trouve après le Livre de Job dans les Écrits, troisième partie du canon. La tradition l'a attribué à Salomon qui aurait composé de nombreux proverbes et cantiques.

Aucun commentaire: