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mercredi 19 mars 2008

BIENTÔT : Les bouts de bois de Dieu, L'étrange destin de Wangrin, Les soleils des indépendances, L'aventure ambiguë, Peau noire, masques blancs,

Les bouts de bois de Dieu
Auteur: Sembene Ousmane
Première édition: 1960

Une certaine idée de la dignité

Le vieux mortier de la cour avait été un arbre; ses racines plongeaient encore dans la terre. L’arbre abattu, on avait creusé, évidé la souche, et de ses branches on avait fait des pilons. Les moulins ont leur langage, qu’ils soient à vent ou à eau; le mortier a aussi le sien. Sous les coups de la pileuse, il vibre et fait vibrer la terre tout autour de lui. Les voisins assis ou couchés sur leurs nattes sentaient cette trépidation qui se communiquait à leur corps. Mais maintenant le mortier est silencieux et les arbres tristes n’annoncent plus que de sombres journées.


Pour toute une génération d’africains, parler de Sembene Ousmane en littérature, c’est parler de Le Mandat; c’est un peu dommage. Car Les bouts de bois de Dieu est une oeuvre autrement plus complexe, plus dense, plus profonde, plus poétique, et plus achevée, une oeuvre plus travaillée dans presque tous ses détails.

L’histoire se base sur des faits authentiques. Nous sommes au tournant des années 50 et les travailleurs africains de la compagnie ferroviaire Dakar-Niger sont en pleine revendication. Ils exigent les mêmes avantages que leurs collègues français: allocations familiales, retraite satisfaisante, salaire égal à travail égal. On leur signifie alors plus ou moins clairement que les droits de l’Homme ne sont pas les droits de l’Homme de couleur. Ils se cabrent et insistent. La direction de la régie persiste dans son refus. L’affrontement est inévitable: c’est la grève.

Le patronat français, de connivence avec l’administration coloniale, est déterminée à briser cette grève, les premiers par nécessité économique, et les seconds par principe. Ils utilisent d’abord la force, puis changent de stratégie et optent pour des moyens plus retors: coupure d’eau dans la ville, suspension des salaires, c’est à dire coupure des vivres; avec leaders syndicalistes, ils alterneront la carotte (billets de banque) et le bâton (menaces de mort).

Mais ceux qui s’appellent eux-mêmes “Banty mam yall” -Les bouts de bois de Dieu- plient sans rompre, à Bamako, à Thiès, et à Dakar. Sembene Ousmane se propose donc de conter cette résistance qui très vite devient épique, tragique. Il raconte les forces qui lentement s’épuisent, le moral qui hausse et qui baisse, le bloc qui menace de s’effriter devant l’épreuve; il raconte les mille petits drames occultés par le drame, le courage et la lâcheté, l’égoïsme et la générosité, l’amour qui sans écho se transforme en haine. Il montre l’homme qui douloureusement affamé devient animal; la femme qui piétine sa vertu pour nourrir ses enfants; il montre comment les valeurs cardinales de la société deviennent impuissantes, inopérantes, et caduques lorsque le quotidien devient inhumainement difficile, et comment ces mêmes valeurs, paradoxalement, restent le refuge et le bouclier de cette même société devant l’adversité, devant le siège.

Les grèves à Dakar m’ont créé un vécu qui m’a nourri, mais c’est dans les années cinquante, à Marseille, au sein du Parti communiste, que j’ai découvert la littérature, le théâtre, les ciné-clubs. C’était la naissance de la Fédération des étudiants d’Afrique noire où je militais aussi. Ainsi qu’à la CGT des dockers. Pour moi, qui suis né à Ziguinchor, un petit village de Casamance, l’école du Parti était une école formidable. C’étaient mes universités.

Sembene Ousmane

L’intérêt du livre réside aussi dans sa description de l’Afrique occidentale sous domination française. L’arrogance des colons, la cuistrerie des dignitaire religieux, l’attendrissante maladresse de la jeune élite intellectuelle qui cherche la réponse à ses problèmes dans les paradigmes culturels de l’occupant, le quotidien d’une population infra-urbaine dont le pouls bat à la fréquence des va-et-vient du train: un saisissant cliché sociologique de l’Afrique d’après-guerre.

Le tour de force que réussit ici Sembene Ousmane, est l’un des plus difficile en littérature: créer une atmosphère, aller au delà de la chronique. Il est impossible de lire cette oeuvre sans sentir augmenter une certaine pression, vers une explosion dont on ignore la nature mais que l’on sait inévitable. Impossible aussi de ne pas s’incliner devant la profondeur des profils psychologique des acteurs, devant leur diversité, et devant leur portée symbolique. Difficile, très difficile, de ne pas être ébloui par la puissance poétique du style et par la précision descriptive de l’auteur.

Et si l’on saisit l’esprit de l’oeuvre, on comprendra que Sembene Ousmane n’a point voulu écrire un larmoyant plaidoyer de plus: ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a brillamment réussi, c’est de peindre le portrait d’hommes et de femmes ordinaires qui ont compris qu’il faut toujours se battre pour ses droits, quel qu’en soit le sacrifice. Non pas se battre contre l’autre, mais se battre pour soi. Car, dit la légende,

“Pendant des soleils et des soleils,
Le combat dura.
Goumba, sans haine, transperça ses ennemis.
Il était tout de sang couvert.
Mais heureux celui qui combat sans haine.”


L’étrange destin de Wangrin

Amadou Hampaté Ba

L’étrange destin de Wangrin
Auteur: Amadou Hampaté Bâ
Première édition: 1973
Prix littéraires: Grand Prix littéraire de l'Afrique Noire 1974
Voir aussi sur iphri.net: Contes initiatiques peuls, Amadou Hampaté Ba

Les trois sangs et la mort

“Espèce de sale nègre! Tu as gagné, mais tu me paieras cela un jour. Qu’il ne sorte jamais de ta mémoire que partout dans le monde où je te rencontrerai, je t’abattrai comme un chien. Mais je te fais trop d’honneur en te comparant à un chien. Cet animal ne trahit jamais son maître ou son bienfaiteur, alors que toi, tu ne mords que la main qui t’a nourri. Salaud !
- Partout où vous me rencontrerez, monsieur le comte, répondit Wangrin, je serai sur mes gardes et saurai me défendre tout aussi énergiquement.”


Bien étrange en effet, le destin qui fut celui de Wangrin.

En 1927, Amadou Hampaté Bâ est un jeune fonctionnaire de l’administration coloniale française. Il se rend dans la ville de Dioussoula pour y effectuer une mission, et un vieil ami de sa famille lui offre généreusement l’hospitalité. C’était un ancien interprète de l’administration coloniale qui avait démissionné de ses fonctions, et avait réussi à amasser une véritable fortune en s’adonnant au commerce.

Un jour, il dit au jeune Amadou: “Mon petit Amkoullel, autrefois tu savais bien conter. Maintenant que tu sais écrire, tu vas noter ce que je te conterai de ma vie. Et lorsque je ne serai plus de ce monde, tu en feras un livre qui non seulement divertira les hommes, mais leur servira d’enseignement.” Il imposa toutefois une condition: “Tu utiliseras l’un de mes noms d’emprunts, celui que j’affectionne le plus: Wangrin.”

Ainsi donc, pendant trois mois, trois heures par jour, Wangrin raconta sa vie à son “petit Amkoullel”. Quarante cinq ans plus tard, et nous sommes déjà dans les années 1971-1972, Amadou Hampaté Bâ décide qu’il est l’heure de respecter sa promesse. Il rassemble ses notes, celles prises auprès de Wangrin ainsi que celles prises auprès de dizaines d’autres témoins ou acteurs de ses aventures, et il rédige un livre, L’étrange destin de Wangrin. En 1974, ce livre reçoit la plus haute consécration littéraire en Afrique, le Grand Prix littéraire d’Afrique Noire.

Et ce livre est tout simplement incroyable. Si Amadou Hampaté Ba n’eut été un homme à la probité inattaquable, à l’honnêteté éprouvée, on l’aurait sans doute accusé d’avoir inventé toute cette histoire du début à la fin. Certains ont d’ailleurs franchi ce pas, tant l’étrangeté du destin de Wangrin est hallucinante, hors du commun, extraordinaire. Mais en fin de compte, il faut heureusement s’y résoudre, ce livre est bel et bien une biographie: tous les personnages et tous les faits rapportés sont absolument authentiques.

J’ai donc fidèlement rapporté tout ce qui m’a été dit de part et d’autre dans les termes mêmes qui furent employés. Je n’ai modifié - à quelques exceptions près- que les noms propres des personnes et des lieux pour mieux respecter l’anonymat souhaité par Wangrin.

Amadou Hampaté Bâ

Wangrin avait choisi dès sa prime jeunesse de se mettre sous la protection du Dieu Gongoloma Sooké, le Dieu des contraires et de la ruse dans la mythologie Bambara. Toute sa vie il lui sera fidèle, et c’est le moins qu’on puisse dire. Car Wangrin n’aura de cesse d’escroquer, de tromper, de flouer, de gruger, de mystifier tous ceux qui se mettront sur le chemin de son ambition démesurée. Que ce soit Racoutié dont il prendra la juteuse place d’interprète au prix de magouilles sans nom, que ce soit le très distingué Comte de Villermoz qu’il emberlificotera dans du faux en écriture, que ce soit Romo qu’il poussera pratiquement au suicide à force de tours aussi pendables les uns que les autres, ou même que ce soient les dizaines de commerçants, administrateurs, hommes, femmes et enfants qu’il roulera sans scrupule dans la farine, les victimes de Wangrin s’accorderaient toutes à dire que c’était une fripouille, un effronté, un imposteur, et un ingrat.

Mais si Wangrin était féroce et impitoyable avec les riches, c’était aussi paradoxalement un homme au grand coeur avec les pauvres et les nécessiteux, un homme très attaché au code d’honneur de la noblesse Bambara. Wangrin était bel et bien à l’image son Dieu tutélaire Gongoloma Sooké, c’est à dire un être ambivalent, à la fois généreux et avare, désintéressé et âpre au gain, incrédule et superstitieux, impitoyable et miséricordieux, si riche qu’en pleine Afrique coloniale il eut des employés français et si pauvre qu’il en vint à vivre de vol à la tire dans les marchés. Oui, nul doute possible, le destin de Wangrin fut en effet bien étrange.

Amadou Hampaté Bâ nous présente donc ici une oeuvre d’une valeur littéraire immense. L’étrange destin de Wangrin est en fait sa seule et unique incursion dans le domaine romanesque, puisque son oeuvre n’était riche que d’essais (biographiques, historiques et religieux), de monographies et de contes. Le style adopté est une caractéristique de l’auteur: celui du conte, bien sûr, et là justement se trouve l’enchantement, transformer une vie en un conte sans travestir l’authenticité des faits.

L’intérêt de ce livre se trouve aussi dans sa dimension humaine et sociale, puisque l’auteur nous fait redécouvrir la société et les moeurs de l’Afrique occidentale du début du siècle. Et par dessus tout, on perçoit de manière tragiquement aiguë le rôle fondamental de cette littérature orale dont Hampaté Bâ s’est fait le plus ardent défenseur. Combien de destins extraordinaires, de vies et de faits historiques hautement instructifs sont à jamais passés dans l’oubli à cause d’une chaîne de transmission orale brisée? On frissonne de penser que cet oubli aurait pu ensevelir à jamais l’histoire de la vie d’un personnage aussi haut en couleurs que Wangrin.

Wangrin, cet homme qui, pour s’être mesuré aux trois sangs, permet à la littérature africaine de s’enorgueillir d’un chef-d’oeuvre en tous points singulier.


Les soleils des indépendances

Ahmadou Kourouma

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Les soleils des indépendances
Auteur: Ahmadou Kourouma
Première édition: 1968
Voir aussi sur iphri.net: En attendant le vote des bêtes sauvages, Monnè, outrages et défis

Le soleil, l'honneur et l'or

Bâtard de griot! Plus de vrai griot; les réels sont morts avec les grands maîtres de guerre d’avant la conquête des Toubabs. Fama devait prouver sur place qu’il existait encore des hommes qui ne tolèrent pas la bâtardise. A renifler avec discrétion le pet de l’effronté, il vous juge sans nez.

Fama se leva et tonna à faire vibrer l’immeuble. Le malingre griot, décontenancé, ne savait plus par quel vent se laisser balancer, il demandait aux assis d’écouter, d’ouvrir les oreilles pour entendre le fils des Doumbouya offensé et honni, totem panthère, panthère lui-même et qui ne sait pas dissimuler furie et colère. A Fama il criait:
- Vrai sang de maître de guerre! dis vrai et solide! dis ce qui t’a égratigné! explique ta honte! crache et étale tes reproches!

Enhardi par le trouble du griot, Fama se crut sans limites; il avait le palabre, le droit et un parterre d’auditeurs. Dites-moi, en bon Malinké que pouvait-il chercher encore?


Les Soleils des Indépendances était avant tout un roman de circonstances. J’avais des amis, des camarades, en prison. J’ai voulu écrire quelque chose pour témoigner”.

Lorsque Ahmadou Kourouma veut publier son premier roman, il a déjà la quarantaine et c’est un parfait inconnu. Il soumet d’abord son manuscrit à des éditeurs français. Mais ces indélicatesses de langage… La langue française corrompue par les tournures, les insuffisances du parler Nègre… Pouah! A la poubelle. C’est donc de l’autre côté de l’atlantique, au Canada plus précisément, que le livre sera édité pour le première fois. Trente-huit ans plus tard, Les soleils des indépendances est devenu un classique de la littérature africaine et un considérable succès en librairie, vendu à près de 200 000 exemplaires.

Le personnage central du livre s’appelle Fama, Fama Doumbouya, “Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou, totem panthère.” C’est un authentique prince Malinké né dans l’or, le manger, l’honneur et les femmes; “éduqué pour préférer l’or à l’or, pour choisir le manger parmi d’autres, et coucher sa favorite parmi cent épouses”. Mais voilà: les soleils qui brillent maintenant sont ceux des indépendances -“Bâtards de bâtardise !”- et non ceux des Rois-conquérants Malinkés; et en conséquence, le totem panthère doit faire bande avec les hyènes pour écumer les cérémonies et vivre pratiquement d’aumônes.

A ses côtés, malgré sa disgrâce, sa femme Salimata lui reste fidèle, le nourrissant comme elle peut, et l’enivrant de sa “senteur de goyave verte”. Mais le foyer est en crise, le quotidien est monotonement difficile, et rien n’indique que cela puisse changer. Tout a pourtant été tenté. Mais les marabouts n’arrivent pas à infléchir les augures funestes, les mânes des ancêtres n’agréent pas les sacrifices, et Allah (qui n’est pas obligé) reste sourd aux prières.

Las de ce quotidien à la fois infâmant et improductif, las de cette “vie de bâtardise”, Fama saute sur la première occasion pour retourner sur ses terres, à Togobala dans son Horodougou natal. Oui, là-bas, on l’appelle encore Maître, là-bas il commande encore, là-bas ces maudits soleils des indépendances sont éteints, et seuls brillent les soleils des Princes de sang Malinkés. A Togobala, pense-t-il à haute voix, il y a encore des serviteurs fidèles aux Doumbouya, comme Balla par exemple, le vieux cafre affranchi, un fétichiste mécréant qui ne courbe aucune des 5 prières quotidiennes dues à Allah (mais peu importe). Oui, à Togobala, la “bâtardise” des indépendances sera sans doute pulvérisée, balayée, soufflée (“Merci! Merci à tous!”), car n’y vivent que des hommes d’honneur qui parlent pour ne jamais se dédire, des Maîtres de Guerre “sexués avec du rigide”.

Or, voici: Le Horodougou est dépeuplé, vide, sa terre est sèche, dure et infertile. Fama ne règne en fait que sur des vieillards, sur des enfants, sur des éclopés et sur des perclus, tous aussi affamés les uns que les autres et voyant en lui le salut, la fin du calvaire. Décidément, ces maudits soleils de indépendances le suivront donc partout? La réponse est sans conteste oui, mais s’en plaindre ouvertement et trop souvent peut coûter cher, Fama s’en rendra compte à ses dépends. Au bout des épreuves, sortira un Fama totalement différent.

Les soleils des indépendances est donc un roman qui décrit plusieurs réalités: l’effondrement des structures traditionnelles après la colonisation, l’appauvrissement accéléré des populations en zones rurales et infra-urbaines, et surtout la grande désillusion qu’ont causé les indépendances. Grande désillusion au niveau des espoirs d’amélioration du niveau de vie, et surtout grande désillusion au niveau des libertés politiques.

S’il est un aspect qui a particulièrement frappé les critiques lors de la sortie du livre, c’est bel et bien le style adopté -ou plutôt créé- par Kourouma. Très cru et même parfois violent, le verbe de Kourouma refond la langue dans un moule qui lui est étranger, ce qui donne un résultat qui enchante les uns tandis qu’il désillusionne les autres (qui sont très largement minoritaires, il faut le dire).

Le Soleil des Indépendances, quand il est sorti, a failli recevoir le prix des lectrices de Elle. Deux membres du jury s’y sont très vivement opposées. Je les ai rencontrées et elles m’ont dit que leur refus provenait de ma façon de traiter la langue française. Or, c’est peut-être aussi pour cette raison que le roman a rencontré un tel succès en Afrique. Il y avait une forme nouvelle.

Ahmadou Kourouma

Dans tous les cas, il est admis que Les soleils des indépendances” est un pierre angulaire dans la littérature africaine, car c’est l’une des premières oeuvres à prendre sa liberté par rapport à l’orthodoxie linguistique occidentale, à contre-courant des auteurs africains les plus respectés et les plus célébrés de cette époque, dont l’obsession était très souvent de prouver aux ex-colons qu’ils dominaient leur langue. Avec ce roman une nouvelle ère s’est ouverte, une ère de langue réinventée, faite de liberté de ton dans la forme et d’engagement réel dans le fond.

“Le soleil, l’honneur, et l’or”: telle était la devise des Princes de sang Malinkés. L’or, n’en parlons plus, il a changé de mains. L’honneur? Foulé au pied par d’invengeables monnew, des outrages qui ne méritent même pas de nom, car indicibles. Et le soleil… Ah, le soleil… C’est bel et bien tout ce qu’il nous reste.


L’aventure ambiguë

Cheikh Hamidou Kane

L’aventure ambiguë
Auteur: Cheikh Hamidou Kane
Première édition: 1961
Prix littéraires: Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire 1962

Réflexions philosophiques sur l'identité

Le fou se tut. Le maître, prenant appui sur un coude, se dressa et vit qu’il pleurait. Le maître s’assit alors tout à fait et attirant le fou, l’obligea à s’adosser sur sa poitrine, la tête du fou au creux de son épaule. De sa main nue, il essuya les larmes de l’homme, puis, doucement, se mit à le bercer.
- Maître, je voudrais prier avec toi, pour repousser le surgissement. De nouveau le chaos obscène est dans le monde et nous défie.


Voici donc la pierre philosophale de la littérature classique africaine. Plein de mesure et de pudeur, éclatant de pureté et d’austérité dans le verbe, le chef d’oeuvre de Cheikh Hamidou Kane nous invite à une profonde réflexion philosophique sur l’identité culturelle.

Le livre retrace à la fois l’itinéraire d’une personne et celui de tout un peuple ; à la fois la quête spirituelle de Samba Diallo, et la crise existentielle qui frappe tous les Diallobés. Ceux-ci sont des musulmans depuis des temps immémoriaux, et l’érudition pour eux signifie la parfaite maîtrise du Coran et des préceptes de l’Islam. Samba Diallo y aspire, à cette érudition, et comme tous les enfants de l’aristocratie, il fait ses classes chez le plus grand Maître du pays, le guide spirituel de tous les Diallobés, un ascète, un mystique, un saint qui ne vit que par et pour Dieu.

Mais arrive l’école occidentale, et avec elle, la grande question : doit-on abandonner l’école coranique, celle qui a instruit d’innombrables générations de Diallobés? L’instruction froide mais si pratique qu’apporte la nouvelle école, vaut-elle l’école de vie et de valeurs qu’elle remplacerait alors ? Les Diallobés n’arrivent pas à trancher. Ils se tournent vers leur Roi, qui se tourne vers le Maître, qui se tourne vers Dieu, qui ne répond pas.

Et Samba Diallo se penchera alors lui-même sur toutes ces questions, de l’école coranique où sous la sévérissime férule du Maître il apprendra à se griser de la Parole d’Allah, aux bancs des universités parisiennes où il confrontera ses vues aux idées philosophiques et religieuses occidentales. Aux questions déjà sans réponses, il ajoutera d’autres questions: peut-on apprendre de l’autre, comme l’autre, et rester soi ? Ce que l’on gagne vaut-il ce que l’on perd? Les canons culturels occidentaux sont-ils homothétiques aux paradigmes africains? Qu’est-ce que… Que signifie… Pourquoi… Comment…

Dans «L’aventure ambiguë», un certain nombre de questions avaient été posées. Entre autres, le héros se demandait comment on pouvait vaincre sans avoir raison, en pensant à la défaite de l’homme noir par l’homme blanc, le colonisateur. Il ne comprend pas comment cette grande injustice a pu avoir lieu. Une autre question est de savoir si on peut apprendre sans oublier. Est-ce qu’on peut apprendre des choses nouvelles sans oublier ce qu’on était, ce qu’on savait déjà…

Cheikh Hamidou Kane

Cheikh Hamidou Kane soulève avec ce livre plusieurs questions particulièrement pertinentes sur le devenir d’une génération hybride, déchirée entre plusieurs cultures; peut-être pourra-t-on au plus lui reprocher de parler de la culture islamique comme si elle était intrinsèquement africaine. La problématique soulevée était déjà en 1960 d’une brûlante actualité. Telle est la force des oeuvres intemporelles, transcender les générations tant que les thèmes cruciaux abordés n’ont pas été solutionnés: « Il arrive que nous soyons capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même. Il nous apparaît soudain que, tout au long de notre cheminement, nous n’avons pas cessé de nous métamorphoser, et que nous voilà devenus autres. Quelques fois la métamorphose ne s’achève pas, elle nous installe dans l’hybride et nous y laisse. Alors nous nous cachons, remplis de honte.» L’aventure ambiguë devient alors un livre-miroir, et Samba Diallo n’est en fait que le reflet de l’africain contemporain qui lit le fil de sa réflexion.

Le style de Cheikh Hamidou Kane est, on l’a dit mille fois, essentiellement dépuré. Partout, le mot juste; pas d’artifices, nulle surcharge. L’association de l’esprit de l’œuvre (qui est fortement teinté de mysticisme religieux) avec ce style éthéré donne une sensation presque enivrante d’extrême dépouillement, de détachement de la contingence matérielle. Il en a résulté une oeuvre culte dont la valeur littéraire et la portée philosophique sont pratiquement insondables.

Un roi, une reine (la Grande Royale), un chevalier, un fou, une tour (le Maître, bien sûr) et des pions (le peuple des Diallobés) : c’est exactement cela, L’Aventure Ambiguë, une partie d’échecs, l’exemple archétypal de la réflexion pure et de l’opposition impitoyable mais silencieuse, noble, stratégique. Et pour tous les africains cette lutte épique que certains disent perdue n’est en fait pas encore terminée.

Car de nouveau, le chaos obscène est dans le monde et nous défie.


Peau Noire, Masques Blancs

Frantz Fanon

Peau Noire, Masques Blancs
Auteur: Frantz Fanon
Première édition: 1952

De l'aliénation mentale du Noir et du Blanc

Les Nègres, eux, ont la puissance sexuelle.
Pensez donc ! Avec la liberté qu’ils ont, en pleine brousse ! Il paraît qu’ils couchent partout, et à tout moment. Ce sont des génitaux. Ils ont tellement d’enfants qu’ils ne les comptent plus. Méfions-nous, car ils nous inonderaient de petits métis.
Décidemment tout va mal…
Le gouvernement et l’Administration assiégés par les Juifs.
Nos femmes par les Nègres.


Peau Noire, Masques Blancs de Frantz Fanon dépeint une réalité dichrome, blanche et noire, ou plutôt, blanche et non-blanche, ce qui revient exactement au même dans la civilisation occidentale.

Dès le départ, l’auteur prévient: “Ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale.” C’est le psychiatre qui parle: ici donc, point de lieux communs, le discours se situe pour l’essentiel dans le cadre de l’analyse objective, dans celui de l’étude clinique.

“L’essentiel n’est pas d’accumuler les faits, des comportements, mais de dégager leur sens”, ajoute-t-il plus loin. Même s’il intègre plusieurs éléments subjectifs en parlant à la première personne et en s’appuyant sur certaines expériences personnelles, Frantz Fanon a ici l’ambition d’être méthodologiquement rigoureux, et il se focalisera sur ce rapport bidirectionnel et ô combien conflictuel : Le Nègre et le Blanc ; Le Blanc et le Nègre.

Le Nègre et le Blanc…

Fanon à ce sujet est formel: “Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est Blanc.” Les trois premiers chapitres de son essai se focaliseront sur le pourquoi et le comment de cet état de choses, du point de vue psychologique. Il commencera par le thème du Noir et du langage, en montrant que chez l’antillais en particulier, la maîtrise parfaite de la langue française est très souvent considérée comme un ascenseur vers la blancheur, un pas en avant vers la civilisation. Il montrera aussi que la sexualité interraciale est un autre ascenseur du même type, autant pour les femmes que pour les hommes.

Fanon analyse aussi, fort pertinemment, le comportement du Noir face au problème racial: “Le complexe de supériorité des Nègres, leur complexe d’infériorité ou leur sentiment d’égalité sont conscients. Dans la même lancée, Fanon tient à préciser que “Si la structure psychique se révèle fragile, on assiste à un écroulement du Moi. Le Noir cesse de se comporter en individu actionnel. Le but de son action sera Autrui (sous la forme du Blanc).” Car en effet, si certains succombent à la pression sociologique ambiante qui voit en la couleur blanche la normalité, ceux qui cherchent à se délivrer de cette aliénation –indépendamment de la manière- ne peuvent le faire que par un processus conscient, dont le point focal sera le Blanc.

“Le Noir a deux dimensions. L’une avec ses congénères, l’autre avec le Blanc. Un Noir se comporte différemment avec un Blanc et avec un autre Noir. Que cette scissiparité soit la conséquence de l’aventure colonialiste, nul doute… Qu’elle nourrisse sa veine principale au coeur des différentes théories qui ont voulu faire du Noir le lent acheminement du singe à l’homme, personne ne songe à le contester. Ce sont des évidences objectives, qui expriment la réalité. ”

Frantz Fanon

Le Blanc et le Nègre…

“Tiens, un Nègre !”, voici l’une des réactions les plus fréquentes, voir le Nègre comme une bizarrerie, une anomalie intrigante mais somme toute inoffensive. Et surtout comme un grand enfant: “Un Blanc s’adressant à un Nègre se comporte exactement comme un adulte avec un gamin, et l’on s’en va minaudant, susurrant, gentillonant, calinotant”. Au second degré, Fanon montre qu’en fait cette infantilisation du Nègre est une réaction de défense, car la réalité, selon lui, est que “Le Nègre est un objet phobogène, anxiogène”. En effet, et plusieurs cas cliniques soigneusement choisis pas l’auteur le démontrent, le Nègre est générateur d’anxiété, de phobies dans le subconscient du Blanc. A quoi pense un Nègre? Comment se sent-on quand on est Nègre ? Que veulent-ils? Qui sont-ils? Autant de questions qui forment un corpus qui obsède, qui dérange.

En conséquence, dans un processus de négativation de l’obsession, “L’archétype des valeurs inférieures est représenté par le Nègre”. Plus précisément, “En Europe, le Nègre a une fonction: celle de représenter les sentiments inférieurs, les mauvais penchants, le côté obscur de l’âme. Dans l’inconscient collectif de l’homo occidentalis, le Nègre, ou si l’on préfère la couleur noire, symbolise le mal, le péché, la misère, la mort, la guerre, la famine.” Et de cette phobie du noir, du Nègre, naît la négrophobie collective, inconsciente, institutionnelle, mais aussi la peur physique: pour le Blanc, et Fanon est catégorique, “Le Nègre représente le danger biologique”. Parce qu’il menace de polluer, de corrompre, d’ensauvager la race blanche, de faire régresser l’Humanité (blanche, bien sûr).

Depuis Freud, la psychanalyse à aussi appris à intégrer l’inquiétude sexuelle dans ses diagnostics. Et selon Fanon, la négrophobie possède une composante sexuelle très forte, prédominante même: “C’est que la négrophobe n’est qu’une partenaire sexuelle putative, - tout comme le négrophobe n’est qu’un homosexuel refoulé.” On rentre encore ici dans l’univers complexe de la sexualité interraciale, dont Fanon essaie de nous donner les clés: “Le Blanc est persuadé que le Nègre est une bête; si ce n’est pas la longueur du pénis, c’est la puissance sexuelle qui le frappe”. Ici, le Blanc obéirait selon lui à des sentiments très troubles, d’impuissance et d’infériorité sexuelle, quand ce ne sont tout simplement pas des sentiments de nature incestueuse.

Plus de cinquante années ont passé depuis la première publication de cet essai, et il est évident qu’une recontextualisation de l’analyse de Fanon est nécessaire. On ne peut aussi que constater la limitation intrinsèque de cette analyse au cas d’école des Noirs antillais et des Blancs français pour l’essentiel, ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs sans peine. Certains points de la conclusion de l’œuvre peuvent aussi laisser quelque peu perplexe, car avec du recul on les sent en déphasage avec les conclusions logiques que l’on devrait tirer des analyses du livre. Frantz Fanon corrigera d’ailleurs ces contradictions apparentes dans son dernier livre, Les damnés de la terre.

Mais il n’en demeure pas moins que Peau Noire, Masques Blancs reste l’un des classiques les plus importants de la littérature négro-africaine, un livre clé pour comprendre les mécanismes de l’aliénation psychologique des africains et des afro-descendants au bout de 400 ans de traumatismes.


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