mardi 20 mai 2008

L’Amour dans Le Père Goriot d’Honoré de Balzac

Introduction

Les sentiments gouvernent le monde, ce n’est un secret pour personne. Et l’amour sur quoi repose toute relation est l’un des plus présents et des plus importants. Le père Goriot en offre une exploitation intéressante, étant donné que c’est la problématique de l’histoire qui s’y déroule. Remarquons que le mot et ses dérivés est présent 214 fois, dont le verbe « aimer » conjugué 140 fois. « L'amour à Paris ne ressemble en rien aux autres amours », dit Eugène de Rastignac. Cette affirmation suffit pour montrer l’importance de ce thème dans le roman, et la nécessité de l’étudier pour comprendre le roman. Le travail d’exploitation que nous proposons s’intéressera dès lors aux types d’amours qui se manifestent dans le roman, au rôle qu’il joue, à la conception de l’amour au 19ème de l’auteur et à l’écriture de ce thème.

I. Les types d’amour

1. L’amour filial


Il s’agira surtout de cet amour que se vouent les personnages ayant des liens de parenté. L’amour est fondement de la famille, nul ne peut en douter, et cela justement en partie le fait que le père Goriot a toujours ce mot « amour » au bout des lèvres. En effet, l’amour de Goriot pour ses filles est légendaire, car il ne vit que pour et par cet amour. Cet amour paternel est même, à la limite, bizarre, puisque les personnages de la pension sont allés jusqu’à croire que ses filles étaient ses copines. Encore qu’on peut même soupçonner le père Goriot d’inceste « refoulé ». Aussi le narrateur peut-il dire que « Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que portait Goriot à ses filles était si connu ». Et aussi « Il avait donné, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour ». Cet amour est permissif, il pardonne tout, aussi occasionne-t-il l’exploitation, la ruse, la tricherie et la trahison. L’amour qu’il portait à sa fille est ainsi la cause de ruine, et pire le père n’a jamais eu en retour l’amour qu’il avait offert.
Eugène a de la chance, en sera-t-il de même pour ses sœurs ? En tout cas, elles ont de l’amour, sincère pour leur frère, car elle sacrifie leur argent pour lui, pour son bonheur, pour lui sauver la vie. Elles lui témoignent donc leur amour par le geste mais également par la parole. Dans la lettre de Laure de Rastignac, on peut en juger : « Adieu, cher frère, jamais lettre n'a porté tant de voeux faits pour ton bonheur, ni tant d'amour satisfait » et « Ta soeur qui t'aime », lui dit sa sœur. Au passage, on notera que autant l’amour que se portent mutuellement les sœurs d’Eugène, Laure et Agathe, est constructif et harmonieux, autant celui qui lie Anastasie de Restaud et sa sœur Delphine de Nucingen est empreint de rivalité, d’animosité. La raison, elle est résumée dans ce passage : « Restaud a de la naissance, sa femme a été adoptée, elle a été présentée ; mais sa soeur, sa riche soeur, la belle madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin ; la jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa soeur ; sa soeur n'est plus sa soeur ; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi, madame de Nucingen laperait−elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint−Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. »
Le prix que l’être qui vous aime vous donne apparaît dans le mot « cher » qui accompagne le nom de la personne aimée. Ainsi se mesure souvent la sincérité du sentiment. Laure dira « cher frère » et dans la lettre de sa mère les expressions suivantes structurent le texte : « Mon cher enfant », « Mon cher fils », « cher enfant », « Adieu, cher enfant ». Et à sa cousine la Vicomtesse de Beauséant, Eugène retrouve l’assistance d’une parente, et sa reconnaissance n’a pas tardé : « Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà bien protégé ».
Madame de Couture marque aussi ainsi l’amour qu’elle porte à sa nièce Victorine Taillefer. Elle lui dit dans un élan de protection : « − Remontons, ma chère petite, dit madame Couture, ces affaires−là ne nous regardent pas »
Cette astuce est utilisée par Vautrin et par le père Goriot à l’endroit de Rastignac pour tisser une relation équivoque d’amour paternel. Vautrin lui prodiguant ses conseils dit : « La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas ».
Au total, on peut constater que cet amour là est surtout protecteur et constructif. Qu’en est-il de l’amour charnel ?

2. L’amour charnel

Cet amour est le fondement de l’œuvre, du moment qu’il lie des personnages qui n’ont aucun lien de parenté. Cet amour-là qui débouche sur une satisfaction d’un désir charnel, sensuel. Cet amour est trop fort du moment qu’il a comme but un plaisir et surtout un désir satisfaire. Et souvent une fois le désir satisfait, cet amour a tendance à mourir causant ainsi les pires désagréments, et les pires désespoirs, si ce n’est la mort. Dans Paris, le désir est suscité par la coquetterie des femmes et non par l’amour. Le jeune provincial va donc entrer dans le monde de la passion et, d’emblée juge la première beauté de Anastasie ainsi : « Mais pour Rastignac, madame Anastasie de Restaud fut la femme désirable » et la description qu’il en fait est digne des femmes du conte des Mille et une nuits et montre déjà qu’il succombe sous le charme de la parisienne : « Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à travers le cachemire, les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement entrouvert, laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient jolis dans les pantoufles. »
Sur ce plan, Eugène n’est pas très différent de Goriot, qu’il a eu ses moments d’amour charnel, et « Sa femme (…) fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle une nature frêle et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne »
Et Eugène en a saisi l’essentiel, par ce qu’il vient de découvrir c’est-à-dire qu’ « En possédant cette femme, Eugène s'aperçut que jusqu'alors il ne l'avait que désirée, il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur : l'amour n'est peut−être que la reconnaissance du plaisir ». C’est le cas pour sa copine Delphine qui « aimait Rastignac autant que Tantale aurait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, ou étancher la soif de son gosier desséché.
Mais aussitôt les premiers élans de bonheur passés, il compris que sa vie ne sera plus comme avant, c’est-à-dire sans souci : « Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre ».
Dans le roman, cet amour occupe une place privilégiée, et il est à l’origine de comportements aussi bizarres que vicieux.

3. L’amour fraternel

On comprend dans cette partie l’amitié, et même la camaraderie, qu’elle soit passagère ou durable, le voisinage. La rareté d’un tel amour montre à quel point les gens de la société parisienne sont égoïstes et intéressés. Un tel amour ne se rencontre qu’avec les deux étudiants, Rastignac et son ami le docteur Bianchon. Au moment où il est inquiet, c’est à Bianchon qu’Eugène va se confier. Aussi lui avoue-t-il son souci ainsi : « − Eh bien ! Bianchon, je suis fou, guéris−moi. J'ai deux soeurs qui sont des anges de beauté, de candeur, et je veux qu'elles soient heureuses. Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici à cinq ans ? ». Aussi la confession est d’une telle sincérité qu’il lui répète : « − Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon ! nous serons toujours amis »
L’amitié est recherchée par tous les personnages qui sont autour de Rastignac. Le père Goriot, et Vautrin qui pense que le seul réel sentiment est « une amitié d'homme à homme » et il lui dit qu’une fois en Amérique « Je vous enverrai les cigares de l'amitié »

II. Le rôle de l’amour

1. L’amour et l’argent

L’amour est le moyen souvent utilisé pour avoir de l’argent. La technique se trouve résumer dans la citation suivante : « Une nuit, après quelques singeries, vous déclarerez, entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes à votre femme, en lui disant : " Mon amour ! " Ce vaudeville est joué tous les jours par les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme ne refuse pas sa bourse à celui qui lui prend le coeur. ». Aussi Quand Rastignac dit qu’il va réussir il parle aussi bien en amour qu’en argent. Mais Vautrin l’avertit : « Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent. Vous y avez pensé ! dit Vautrin ; car, comment réussirez−vous, si vous n'escomptez pas votre amour ? ». Ce qui est remarquable dans cette société, c’est qu’il y presque impossible d’avoir les deux. C’est comme courir deux lapins à la fois. « Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour (…). Il était encore bien enfant ! Ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre. »
Mais lui il est un victime de ce diable de Vautrin qui le forme sournoisement et répète dans ses oreilles la formule : « Or et amour à flots ! »
L’argent est ainsi le seul moyen de plaire semble dire Delphine à Rastignac : « Si je sens le bonheur d'être riche, c'est pour mieux vous plaire. ».
L’amour et l’argent sont tellement liés dans ce roman que Victorine Taillefer « héritera de l'amour et de la fortune de son père » en même temps, si son frère venait à mourir, ce frère qui ne l’aime pas.

2. L’amour et le mariage

Le mariage qui normalement est l’aboutissement des liens d’amour est synonyme de souffrance, de désespoir, de trahison.
Tous les deux mariages des filles Goriot sont des échecs, et elles en souffrent énormément. C’est souvent une déception, un martyre, jamais un bonheur. Et même si le mariage au début réussit, il n’y a aucune chance dans cette ville qu’il en soit ainsi éternellement. C’est la raison pour laquelle le père Goriot s’en prend à l’institution du mariage en ces termes : « Pères, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage ! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariages ! ». Il a raison, car sa fille Delphine dit qu’elle a subi, dans son ménage, la violence et la brutalité, c’est pourquoi elle dit : « Le mariage est pour moi la plus horrible des déceptions ».
Le mariage à Paris est souvent un contrat, une transaction commerciale et voilà que « Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a quarante−sept qui donnent lieu à des marchés semblables. »

3. L’amour, un pouvoir de domination

L’amour est comme un « empire », il permet de commander l’autre. « Toutes les passions des hommes sont bien certainement excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux »
Le narrateur semble dire que les sentiments finissent toujours par devenir un moyen de domination, ce à quoi échappe le père Goriot, puisque sa femme meurt avant ce stade, ce qui explique que ses propres filles se soient chargées de terminer l’œuvre de leur mère : « Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme ; elle commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des sentiments. »
Anastasie contrôle son mari et lui soutire tout son argent, mais elle est à son tour trompée par son amant Monsieur de Trailles qui la ruine, elle et son père : « Il a fallu être amoureux fou, comme l'était Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle Anastasie. Oh ! il n'en sera pas le bon marchand ! Elle est entre les mains de monsieur de Trailles, qui la perdra »
Ce pouvoir, Eugène voulait l’avoir sur Anastasie : « Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime ; cette femme, maîtresse de son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui semblait tout un mystère. Il voulait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner en souverain sur cette femme si éminemment Parisienne. »

III. L’amour au 19ème siècle

IV. L’écriture de l’amour

Le romancier est fidèle à sa technique du réalisme. En effet, pour mieux faire voir la réalité, il use souvent de figures de style, surtout la comparaison et la métaphore. Le thème l’amour est par ces moyens toujours présents. « Dieu est amour » dit la religion chrétienne, et Balzac ne se prive pas la Parole, quand il dit « Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu ». De la comparaison telle « L'amour et l'église veulent de belles nappes sur leurs autels », le narrateur file la métaphore de la religion par le biais d’un champ lexical de la religion très abondant. Citons cet exemple : « En s'initiant aux secrets domestiques de monsieur et madame de Nucingen, il s'était aperçu que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles idées qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse ». Parfois quand Eugène parle de l’amour que le père Goriot porte à ses filles on a l’impression qu’il parle de l’amour que Dieu, le Seigneur a pour les hommes. « Eugène ne pouvait pas se dissimuler que l'amour du père, qu'aucun intérêt personnel n'entachait, écrasait le sien par sa persistance et par son étendue. L'idole était toujours pure et belle pour le père, et son adoration s'accroissait de tout le passé comme de l'avenir ». Et le narrateur l’affirme clairement que l’amour « est une religion, et son culte doit coûter plus cher que celui de toutes les autres religions ».
La technique de la répétition qui donne au roman des allures de roman d’amour fait partie de l’écriture de Balzac. Le roman est ainsi une sorte de parodie du roman à l’eau de rose, sauf qu’ici le dénouement est loin de celui des vrais romans d’amour qui se termine toujours, comme le fait remarquer Vautrin ironisant sur Victorine à il demandait de veiller sur Eugène qu’elle aime « ils furent considérés dans tout le pays, vécurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants. » Avant d’ajouter « Voilà comment finissent tous les romans d'amour ».

Conclusion

L’amour tue comme le poison. Quand, bien sûr il n’est pas réciproque, ou quand il n’est pas partagé. Le père Goriot en est mort pour ses deux filles, mais il aura donné avant de partir quelques conseils à Rastignac. « J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi » dit-il. Une façon pour lui de dire qu’il faut toujours garder une partie de son amour pour soi-même. Aussi se culpabilise-t-il : « Moi seul suis coupable, mais coupable par amour », parce que « L'argent ne devient quelque chose qu'au moment où le sentiment n'est plus. ». Par ailleurs, Rastignac lui-même a lu quelque chose comme cela dans la lettre que sa maman lui a écrite et il en tremblait de terreur, c’est l’amour que lui porte sa mère. La grande philosophie que les personnages du roman devait comprendre était la suivante : « Le véritable amour payait pour le mauvais » amour.

1 commentaire:

Bousso Sy a dit…
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